Un point de vue statistique sur les finales NBA

Les Cavaliers surprennent la planète basketballistique avec leurs performances intenses et pleines de courage. Mais comment expliquer un tel scénario en sachant que les Warriors sont en meilleure santé, plus talentueux et simplement meilleurs sur le papier ?

Après le récit des exploits de LeBron James, place au point de vue statistique.

41.0%

Depuis la (nouvelle) blessure de Kyrie Irving, les choses sont claires à Cleveland : LeBron James décide du jeu offensif. Avec un pourcentage d’utilisation de 41.0%, James établit des records statistiques dans plusieurs catégories tout en portant son équipe. Au scoring, à la passe, à l’extra passe, au rebond, il est partout.

Pour définir le pourcentage d’utilisation, c’est bien simple. Il s’agit du pourcentage de possessions utilisées par un joueur (tir tenté, lancer franc, perte de balle, etc…) lors d’un match. LeBron James a donc utilisé plus de 40% des possessions des Cavaliers face aux Warriors.

Sans ses deux compagnons All-Stars, James a du compenser en augmentant considérablement son volume de tir mais en endossant aussi le rôle du meneur comme celui de l’ailier fort pour combler l’autre grosse perte des Cavs : Kevin Love. James est un véritable point forward. Son USG% en carrière (en Playoffs) se situe à 32.0%. Il est actuellement à 37.8% pendant cette campagne, et donc à 41.0% sur la série contre Golden State.

Pour mettre ce chiffre en perspective, les plus grosses campagnes de Playoffs au niveau du pourcentage d’utilisation ne dépassent pas les 38.0%. Carmelo Anthony l’a fait en 2013 avec New York. Michael Jordan l’a fait en 1993 avec Chicago. LeBron James est parti pour les devancer avant la fin des finales NBA.

Pour ajouter à cela, Synergy délivre une statistique tout bonnement absurde : James a crée 68.7% des points de Cleveland jusqu’à présent dans la série.

Face à lui, Golden State tente plusieurs stratégies. Le un contre un, comme vu lors du Game 1, mais aussi de l’aide défensive cachée parmi leurs diverses rotations qui pourrait être qualifiée de double team subtile. Draymond Green et Andrew Bogut sont toujours à l’affût d’un drive de James pour apporter une aide au contre. Malgré ces aides, les ailiers comme Harrison Barnes et Klay Thompson ne font pas le poids face à James.

Sans cette dernière possession ratée lors du premier match, les Warriors se seraient retrouvés à 0-3 dans des finales dominées par un LeBron James à plus de 40 points de moyenne. Sans l’apport de Andre Iguodala, le seul défenseur extérieur convaincant de leur équipe jusqu’à présent, les Warriors seraient présentés comme naïfs pour avoir pensé à affronter James en un contre un.

Après ce fameux Game 1, James semblait irrité par une question posée par un journaliste. Essentiellement, il suggérait que les Warriors laissaient James marquer intentionnellement 40 points pour sortir ses coéquipiers du match et l’emporter. Après le Game 2 et une copie de sa précédente performance (39 points), James avait fait démentir ce journaliste.

« Vous voyez, ils m’ont laissé marquer 40 points à nouveau. » déclara James en conférence de presse.

Lors du Game 3, LeBron a poursuivi son effort, inscrivant 40 points pour mener son équipe à la victoire.

93.7

Le gros sujet de discussion avant le début des finales 2015 concernait le rythme du jeu. Golden State préfère jouer vite, s’appuyer sur ses contre attaques et sa défense solide. Lors de la saison régulière, ils jouaient en moyenne 100.7 possessions par match, plus grand total de la ligue. Cleveland, au contraire, a joué lentement tout au long de la saison et des Playoffs. Leur nombre de possessions par match ne dépassait pas les 95. Là encore, LeBron James est au centre de tout cela.

L’importance du tempo est toute simple : elle permet de décider du niveau d’énergie adverse. C’était l’une des clés du succès des Warriors cette saison. Ils ne sont pas seulement une équipe spectaculaire en attaque, contrairement à ce que l’on a pu lire ou entendre, mais également un modèle défensif. Ils s’appuient sur leurs bases solides pour provoquer des pertes de balle ou bien des stops défensifs pour se lancer de l’autre côté du terrain rapidement. Ainsi, le nombre de possessions augmente et l’intensité également.

Cette stratégie est payante pour les Warriors car ils possèdent la profondeur de banc pour l’appliquer mais aussi le personnel pour le faire. Par exemple, l’ancien Phoenix Sun Leandro Barbosa n’y est pas étranger. Du jeu rapide et épuisant, c’est la recette pour balayer ses adversaires en saison régulière. Lors des Playoffs, les Warriors ont passé du temps à s’adapter à leurs adversaires, notamment Memphis, mais ils ont montré leur capacité à jouer posé et lentement.

Dans le cas des Cavaliers, le rythme de jeu a toujours été lent. Loin d’être des monstres en défense, ils ont toujours visé à poser le jeu pour profiter des armes à leur disposition. Le jeu en transition n’aurait pas été excessif, vu leurs armes en attaque. Cela dit, lorsque LeBron James orchestre le jeu, autant prendre son temps. La stratégie a fonctionné en seconde partie de saison après l’échange pour Timofey Mozgov et les Cavaliers se sont basés dessus à l’approche des Playoffs. Un jeu lent, étouffant mais efficace grâce aux présences de Irving, Love et James.

Privé de deux armes majeures lors de la série contre Atlanta, David Blatt a choisi un plan de jeu très clair. Les Cavaliers viseront à limiter le nombre de possessions par match et profiteront un maximum de l’énergie de leurs joueurs ainsi que de la production de James. De l’énergie en défense, des rotations précises mais une attaque lente, presque immobile. On pourrait presque qualifier cela d’anti-jeu. Blatt a été exceptionnellement réactif lors de ces Playoffs, capable de répondre aux ajustements adverses pour garder le contrôle des matchs.

Contre Golden State, les Cavaliers ont imposé leur volonté. Sur la série, les deux équipes jouent en moyenne 93.7 possessions par match. C’est un rythme bien plus proche de celui des Cavs que des Warriors. Ils l’ont décidé ainsi : le jeu sera lent et moche. Fini les tirs à trois points en contre attaque, fini les passes flashy. Désormais, ce sera un combat demi-terrain intense. C’est leur identité en tant qu’équipe blessée, c’est leur dernier recours.

35.7

Ce sont le nombre de tirs que LeBron James tente en moyenne par match jusqu’à présent. 35.7, soit 15 de plus que sa moyenne habituelle en Playoffs (20.6). On aurait pu choisir son pourcentage au tir comme chiffre symbolique, mais cela aurait limité l’analyse.

En effet, on ne peut pas limiter la performance de James à son pourcentage au shoot (40.2%). Sans Irving et Love, il a du assumer plus de responsabilités qu’il n’en avait déjà. Avec un shoot à moitié cassé, il n’a pas toujours été évident pour James d’attaquer la défense de Golden State. Sa réputation dans ce domaine a cependant suffit à attirer les défenseurs sur le périmètre.

Dans une situation pareille, James doit oublier son efficacité. Sa période au Heat durant laquelle il alignait les performances à plus de 55% au tir est terminée. Il doit être présent dans chaque compartiment du jeu, frapper à l’extérieur comme à l’intérieur et tout bonnement être agressif. Ses 35 tirs par match sont loin d’être excessifs. Et puis même s’ils l’étaient, à qui les donner ? Un Iman Shumpert en galère avec son shoot ? Timofey Mozgov qui est défendu par Andrew Bogut ? Nous ne sommes plus en saison régulière, fini les expériences et les tentatives sans garantie.

Les isolations appelées par James se sont multipliées et n’ont pas pour seul but de marquer deux points. Elles limitent la circulation du ballon, mais aussi les pertes de balle. Ses coéquipiers ont des fonctions particulières. Certains attrapent le ballon et shootent, d’autres poursuivent les rebonds offensifs. Personne n’est présent pour créer du jeu. Tout passe par James, tout est organisé dans le seul but d’être efficace et de ralentir la cadence afin de garder le contrôle.

La seule garantie s’appelle LeBron James et il doit avoir la libérté de s’exprimer. Pour la première fois depuis un bon moment, James n’a pas de limite, ni de restriction. Il ne serait même pas surprenant de le voir dépasser les 40 tentatives lors du prochain match. C’est ainsi que les Cavaliers survivront.

87.0

Il s’agit du defensive rating (nombre de points encaissés sur une moyenne de 100 possessions) des Cavaliers avec Matthew Dellavedova au sein du cinq majeur dans ces finales.

Depuis le début des Playoffs, Timofey Mozgov tient ses adversaires à une faible réussite de 38.0% autour du panier. Seul Anthony Davis se trouve devant lui dans ce domaine, mais il n’a joué que quatre matchs avec les Pelicans. Contre les Bulls et les Hawks, le pivot russe a été utilisé pour contrer les grosse combinaisons des adversaires. C’est à dire celles avec deux intérieurs. Face à Joakim Noah et Pau Gasol, Mozgov avait excellé dans son rôle de protecteur. Jusqu’à présent, il a dominé Andrew Bogut. En trois matchs face au pivot australien, Mozgov compile 39 points, 23 rebonds et cinq contres. Bogut, lui, apporte huit points, 23 rebonds et cinq contres également.

Pour en arriver à une telle efficacité défensive, il a fallu un énorme effort de Dellavedova sur Stephen Curry, tenant actuel du trophée de MVP de la ligue. Avant ses exploits lors du Game 3, Curry avait été complètement muselé par Delly, étant limité à 19 points lors du Game 2. Le plus impressionnant concerne ses pourcentages au tir. Habituellement plutôt efficace, Curry s’est complètement troué dans ce match en ratant 12 tirs à trois points, un record NBA.

La défense de Delly est simple mais irritante pour Golden State. Il ne laisse aucun espace au meneur des Warriors pour attraper le ballon. Il reste physique et conteste la plupart des tirs de Curry. Grâce à sa détermination spectaculaire, Dellavedova compense pour son manque de talent et d’aptitudes offensives.

Cela dit, il serait injuste de résumer la défense des Cavs qu’à Matthew Dellavedova. L’autre pièce majeure pour Cleveland se nomme Tristan Thompson. Il s’était déjà fait remarquer plutôt dans les Playoffs grâce à ses efforts au rebond mais cette fois, il s’illustre dans un autre genre : sa capacité à switcher après un écran et défendre sur des arrières. Isolé face à Stephen Curry à de nombreuses reprises, Thompson a montré qu’il était capable de suivre la vitesse de déplacement du meneur pour contester ses tirs. En tant que bon intérieur, il se fait avoir à quelques reprises, mais son effort global reste excellent.

Autre aspect de son jeu qui devrait lui valoir un joli contrat cet été : sa capacité à évoluer dans du small ball. La bataille tactique entre Blatt et Steve Kerr était attendue et ne déçoit pas jusqu’à présent. L’une des grandes tendances chez ces deux coachs concerne leur habitude à jouer « petit ». Avec Draymond Green, les Warriors ont fait appel à cette tout au long de la saison, avec beaucoup de succès. Sa polyvalence défensive, tout comme Thompson, leur donne un tas de possibilités pour contrer leurs adversaires.

Le seul problème pour Golden State, c’est que l’équipe d’en face s’y connait également en small ball. On l’a dit précédemment, mais tout au long des Playoffs, David Blatt n’a cessé de s’adapter à ces adversaires. Il sait quand faire sortir Mozgov et quand se servir des capacités de James Jones au poste quatre. Avec Thompson comme seul véritable intérieur (et protecteur respectable au passage), Blatt s’offre la possibilité d’entourer James de shooteurs et de bons défenseurs.

Lorsque les Cavs font face au pick and roll des Warriors, ils adoptent la même stratégie que face aux Bulls et aux Hawks. Ils défient un joueur particulier de les battre avec son shoot. Au second tour, il s’agissait de Joakim Noah. En finale de conférence, c’était Jeff Teague et Dennis Schröder. Désormais, la cible s’appelle Draymond Green.

Dans ces finales NBA, Green n’a rentré que huit de ses 30 tentatives au tir (26.7%), dont une seule sur huit à trois points (12.5%). Les Cavaliers ne le laissent pas intentionnellement ouvert pendant de longues secondes, mais ils s’accordent du temps supplémentaire pour donner de l’aide sur le porteur de balle. Les rotations défensives parviennent ainsi à interrompre le mouvement habituel du ballon qui passe par Green. Habitué à faciliter pour ses coéquipiers, il est désormais exposé et même défié par les hommes de Blatt.

Pour conclure

Maintenant, une grande question se pose : ce style de jeu est-il durable ?

Absolument pas. Employer cette stratégie sur une saison régulière serait synonyme de retraite pour le joueur au centre du système en question. Les performances demandées sont trop exigeantes et quasiment inhumaines. C’est aussi pour cette raison que l’argument affirmant que les Cavaliers sont meilleurs sans Kevin Love est risible. Heureusement pour eux, ils ne sont plus qu’à deux victoires du titre. Deux performances intenses et éprouvantes.

Ce ne sera pas une première pour l’équipe de David Blatt, ils l’ont déjà fait. Ils ont déjà perdu deux joueurs clés et fait appel à des role players pour combler le vide. Ils ont déjà demandé à LeBron James d’en faire bien plus que le commun des mortels.

Désormais, il faut se demander s’ils ont assez d’énergie pour prolonger cet effort et si les ajustements fait par les Warriors leurs coûteront.

Matthew Dellavedova a terminé le troisième match de cette série avec des crampes et a dû être transporté à l’hôpital d’urgence. Il était anéanti dans le quatrième quart temps, peinant de plus en plus à suivre son joueur au fil des minutes. Iman Shumpert, lui, a fait face à différentes blessures depuis la série contre Chicago. Hier, c’est son épaule gauche qui lui a fait défaut. Tristan Thompson a terminé un match à 44 minutes et semble perdre de plus en plus d’intensité dans les fins de matchs.

Quant à LeBron James, il ne s’est reposé qu’un total de cinq minutes depuis la blessure de Kyrie Irving. Cinq sur 101 possibles. Il devra jouer malgré la douleur, malgré ses muscles qui lâchent progressivement car Cleveland ne peut compter que sur lui. Il aura de l’aide venant de ses coéquipiers tout aussi amochés. Ils ne lâcheront pas maintenant. Pas question, pas si proche du but. Ensemble, ils s’inspirent entre eux.

C’est plutôt ironique que l’équipe construite l’an dernier sur un modèle d’attaque moderne et efficace se retrouve aujourd’hui avec un caractère « anti-statistique », défensif et tenace. Cette équipe défie la logique des analytics, elle défie ce qu’elle a crée elle-même au cours de la saison régulière.

Les joueurs peuvent se regarder dans les yeux et se dire qu’ils auront tout donné pour leur équipe, quelque soit l’issue de ces finales. Ils le feront pour le prochain match, ils le feront si un Game 7 s’impose. Ils le feront pour eux-mêmes, ils le feront pour Cleveland.